Les Animaux malades de la Peste

Les Animaux malades de la Peste - Illustration de Marcel Douillard

Les Animaux malades de la Peste - Illustration de Marcel Douillard

Version originale de Jean de La Fontaine, LIVRE SEPTIEME, FABLE I

Un mal qui répand la terreur,
Mal que le Ciel en sa fureur
Inventa pour punir les crimes de la terre,
La Peste (puisqu'il faut l'appeler par son nom)
Capable d'enrichir en un jour l'Achéron,
Faisait aux animaux la guerre.
Ils ne mouraient pas tous, mais tous étaient frappés :
On n'en voyait point d'occupés
A chercher le soutien d'une mourante vie ;
Nul mets n'excitait leur envie ;
Ni Loups ni Renards n'épiaient
La douce et l'innocente proie.
Les Tourterelles se fuyaient :
Plus d'amour, partant plus de joie.
Le Lion tint conseil, et dit : Mes chers amis,
Je crois que le Ciel a permis
Pour nos péchés cette infortune ;
Que le plus coupable de nous
Se sacrifie aux traits du céleste courroux,
Peut-être il obtiendra la guérison commune.
L'histoire nous apprend qu'en de tels accidents
On fait de pareils dévouements :
Ne nous flattons donc point ; voyons sans indulgence
L'état de notre conscience.
Pour moi, satisfaisant mes appétits gloutons
J'ai dévoré force moutons.
Que m'avaient-ils fait ? Nulle offense :
Même il m'est arrivé quelquefois de manger
Le Berger.
Je me dévouerai donc, s'il le faut ; mais je pense
Qu'il est bon que chacun s'accuse ainsi que moi :
Car on doit souhaiter selon toute justice
Que le plus coupable périsse.
- Sire, dit le Renard, vous êtes trop bon Roi ;
Vos scrupules font voir trop de délicatesse ;
Et bien, manger moutons, canaille, sotte espèce,
Est-ce un péché ? Non non. Vous leur fîtes Seigneur
En les croquant beaucoup d'honneur.
Et quant au Berger l'on peut dire
Qu'il était digne de tous maux,
Étant de ces gens-là qui sur les animaux
Se font un chimérique empire.
Ainsi dit le Renard, et flatteurs d'applaudir.
On n'osa trop approfondir
Du Tigre, ni de l'Ours, ni des autres puissances,
Les moins pardonnables offenses.
Tous les gens querelleurs, jusqu'aux simples mâtins,
Au dire de chacun, étaient de petits saints.
L'Ane vint à son tour et dit : J'ai souvenance
Qu'en un pré de Moines passant,
La faim, l'occasion, l'herbe tendre, et je pense
Quelque diable aussi me poussant,
Je tondis de ce pré la largeur de ma langue.
Je n'en avais nul droit, puisqu'il faut parler net.
A ces mots on cria haro sur le baudet.
Un Loup quelque peu clerc prouva par sa harangue
Qu'il fallait dévouer ce maudit animal,
Ce pelé, ce galeux, d'où venait tout leur mal.
Sa peccadille fut jugée un cas pendable.
Manger l'herbe d'autrui ! quel crime abominable !
Rien que la mort n'était capable
D'expier son forfait : on le lui fit bien voir.
Selon que vous serez puissant ou misérable,
Les jugements de cour vous rendront blanc ou noir.

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Version maraîchine et traduction

Parlange Français
A

viant ell's offensé l' Bon Diu

En faisant daus hard's défendues ?...
Y s'rais pouet en cas d' vous o dire ;
Mais o semblait évi que t'chiétait pour punir
Tot's les bêt's, sur la terr', qui pouvant exister
Qu'à se trouviant pestiférées.
La pest', un mau qui pardounn' guère ;
Qui peut expédier d'vant Saint-Pierre,
En moins d' temps qu'o faudrait pour garetter vingt slions,
Tos les vivants d' la création ;
Faisait dans les bêtes un carnage,
Qu' les plus enragés restiant sages.
Les Renards argadiant les poules
Sans penser à ouvrir la goule.
Les Loups faisiant pouet cas daus gnâs,
Les Tourtes, mêm', s'enduriant pas.
L'aviant pouet l'idée d' fréquenter.
Y vous dis que l'étiant ennyés.
Le Lion fit un rassemblement,
Et pis leur tint tchiau compliment :
« Mes pauv's amis, faut anet' qui vous dije,
C' qui nous vait là, t'chiest une punition ;
Et o faut, pour qu'ol en finije,
Que chacun faij' sa confession.
Quand y s'rons bé teurtos d'accord
Sur tchiau qu'aura le plus fauté,
Dam' le devra se sacrifier ;
T'chiest en donnant sa vie que le coup'ra tchiau sort.
Les anciens, qu'avant vu tchia chos' se présenter,
Disant qu'ol a rin d'autre à fair' pour l'arrêter.
Pour mo, y ai ja été tot dret',
Y ai mangé, sans avoir grand faim,
Bé daus moutons, bé daus bodets ;
Que m'aviant-y fait ? Ah ! ja rin !
Quéqu' fois l' bounhomme qui les gardait
A son tour aussi y passait !
Y sais prêt à donner ma péa,
Si ol o faut, ben entendu ;
Mais faut qu' chacun lâch' son morcéa,
Pour qu'on voij' tchiau qu'en a fait l' plus. »
Et v'là le Renard qui chatounne :
« Votre Majesté est bé trop bounne
De s'offrir pour tchiau coup d'état ;
O y a ja d' quoi fesser un chat.
Les bêt's que vous avez mangées,
Sont-ell's pas mis' sur terr' pour tchié ?...
Quant au berger, falli Messiu,
Ol est un grand servic' rendu. »
Le Renard dicit tchié, les flatteurs, tchiés coquins,
Tapirant bé vit' dans leurs mains.
On cherchit pouet trop le fin mot,
Quand l'Ours, le Tigr', d'autres gross's bêtes,
Dicirant ce qu'all' aviant fait'.
Chacun' méritait le garot.
Un lot de batailleurs, le ché était dedans,
Passit. Le se disiant daus anges acatinent.
Et pis tchi fut le tour d'un béa grand bourriquet
De se mettr' à causer :
« Y m' rappell', dicit-y, comm' si t'chiétait anet,
Devant le pré de M'ssiu l' Tiuré,
Passant, y vis dau si béa tranfle,
Qu' était vert et pis bé poussé,
Qu'y en aurais bouffé tot' un' planche ;
Mais y en mangis rin qu'un' goulée.
A dir' la vérité, tchi m'appartenait pouet. »
L'eut pas plus tôt dit tchié, le pauvre bourriquet,
Que teurtos gueulirant tot à l'entour de li,
Qu'ol était de sa faut' si l'étiant si fallis.
Un loup qu' avait été aux écoles étudier
Fit tot un rapiamus, et le dicit comm' tchié
Qu'ol était tchiau tognoux d' malheur
La caus' dau mau qu' l'aviant à c't' heure.
Le fut jugé pour êtr' le dernier daus bandits :
Manger l'herbe daus autr's... faut o d'être chéti !
Le fut catalogué comme un qui assassine.
L'o vit bé, quand teurtos li mordirant l'échine.

Quand un grout qu' a tot fait arriv'rat à s' sauver,
Un pauv' falli fi d' vess' pour un rin s'ra plumé.

Avaient-elles offensé le Bon Dieu

En faisant des choses défendues ?...
Je ne serais pas à même de vous le dire ;
Mais il semblait évident que c'était pour punir
Toutes les bêtes, sur la terre, qui peuvent exister
Qu'elles se trouvaient pestiférées.
La peste, un mal qui ne pardonne guère ;
Qui peut expédier devant Saint-Pierre,
En moins de temps qu'il faudrait pour labourer vingt sillons,
Tous les vivants de la création ;
Faisait dans les bêtes un tel carnage,
Que les plus enragés restaient sages.
Les Renards regadaient les poules
Sans penser à ouvrir la gueule.
Les Loups ne faisaient pas de cas des agneaux,
Les Tourterelles, même, ne se supportaient pas.
Elles n'avaient pas l'idée de se courtiser.
Je vous dis qu'ils étaient ennuyés.
Le Lion fit un rassemblement,
Et puis leur tint ce discours :
« Mes pauvres amis, il faut aujourd'hui que je vous dise,
Ce qui nous vient là, c'est une punition ;
Et il faut, pour que ça finisse,
Que chacun fasse sa confession.
Quand nous serons bien tous d'accord
Sur celui qui aura le plus fauté,
Alors il devra se sacrifier ;
C'est en donnant sa vie qu'il brisera ce sort.
Les anciens, qui ont vu cette chose se produire,
Disent qu'il n'y a rien d'autre à faire pour l'arrêter.
Pour moi, je n'ai guère été irréprochable,
J'ai mangé, sans avoir grand-faim,
Bien des moutons, bien des veaux ;
Que m'avaient-ils fait ? Ah ! guère rien !
Quelquefois l'homme qui les gardait
A son tour aussi y passait !
Je suis prêt à donner ma peau,
S'il le faut, bien entendu ;
Mais il faut que chacun lâche son morceau,
Pour qu'on voie celui qui en a fait le plus. »
Et voilà le Renard qui minaude :
« Votre Majesté est bien trop bonne
De s'offrir pour ce coup d'état ;
Il n'y a guère de quoi fesser un chat.
Les bêtes que vous avez mangées,
Ne sont-elles pas mises sur terre pour cela ?...
Quant au berger, mauvais Monsieur,
C'est un grand service rendu. »
Le Renard dit cela, les flatteurs, ces coquins,
Frappèrent bien vite dans leurs mains.
On ne chercha point trop le fin mot,
Quand l'Ours, le Tigre, d'autres grosses bêtes,
Dirent ce qu'elles avaient fait.
Chacune méritait le garot.
Un lot de batailleurs, le chien était dedans,
Passa. Ils se disaient des anges bientôt.
Et puis ce fut le tour d'un beau grand âne
De se mettre à parler :
« Je me rappelle, dit-il, comme si c'était aujourd'hui,
Devant le pré de Monsieur le Curé,
Passant, je vis du si beau trèfle,
Qui était vert et bien poussé,
Que j'en aurais mangé toute une rangée ;
Mais je n'en mangeai rien qu'une bouchée.
A dire la vérité, cela ne m'appartenait pas. »
Il n'eut pas plus tôt dit ça, le pauvre âne,
Que tous hurlèrent tout autour de lui,
Que c'était de sa faute s'ils étaient si misérables.
Un loup qui avait été aux écoles étudier
Fit tout une causerie, et il dit comme ça
Que c'était ce teigneux de malheur
La cause du mal qu'ils avaient maintenant.
Il fut jugé pour être le dernier des bandits :
Manger l'herbe des autres... faut-il être méchant !
Il fut catalogué comme quelqu'un qui assassine.
Il le vit bien, quand tous lui mordirent le dos.

Quand un gros qui a tout fait arrivera à se sauver,
Un pauvre malheureux diable pour un rien sera plumé.

Les Animaux malades de la Peste - Illustration de bas de page

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Notes

Achéron : fleuve des Enfers dans la mythologie grecque.

Partant : par conséquent.

Dévouer, dévouement : sacrifier, sacrifice. (Furetière)

Mâtin : chien de garde.

Haro : cri par lequel on ameutait autrefois les personnes présentes contre un agresseur, un voleur pris en flagrant délit. Crier haro sur quelqu'un, quelque chose : le dénoncer publiquement.

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