Le Lièvre et la Tortue

Le Lièvre et la Tortue - Illustration de Marcel Douillard

Le Lièvre et la Tortue - Illustration de Marcel Douillard

Version originale de Jean de La Fontaine, LIVRE SIXIEME, FABLE X

Rien ne sert de courir ; il faut partir à point.
Le Lièvre et la Tortue en sont un témoignage.
Gageons, dit celle-ci, que vous n'atteindrez point
Sitôt que moi ce but. - Sitôt ? Êtes-vous sage ?
Repartit l'animal léger.
Ma commère, il vous faut purger
Avec quatre grains d'ellébore.
- Sage ou non, je parie encore.
Ainsi fut fait : et de tous deux
On mit près du but les enjeux :
Savoir quoi, ce n'est pas l'affaire,
Ni de quel juge l'on convint.
Notre Lièvre n'avait que quatre pas à faire ;
J'entends de ceux qu'il fait lorsque prêt d'être atteint
Il s'éloigne des chiens, les renvoie aux Calendes
Et leur fait arpenter les landes.
Ayant, dis-je, du temps de reste pour brouter,
Pour dormir, et pour écouter
D'où vient le vent, il laisse la Tortue
Aller son train de Sénateur.
Elle part, elle s'évertue ;
Elle se hâte avec lenteur.
Lui cependant méprise une telle victoire,
Tient la gageure à peu de gloire,
Croit qu'il y va de son honneur
De partir tard. Il broute, il se repose,
Il s'amuse à toute autre chose
Qu'à la gageure. A la fin quand il vit
Que l'autre touchait presque au bout de la carrière,
Il partit comme un trait ; mais les élans qu'il fit
Furent vains : la Tortue arriva la première.
Eh bien ! lui cria-t-elle, avais-je pas raison ?
De quoi vous sert votre vitesse ?
Moi, l'emporter ! et que serait-ce
Si vous portiez une maison ?

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Version maraîchine et traduction

Parlange Français

« 

Y

 parierai, disait in' Tortue à n'un Lèvre,

Qu' si y courians tos deux jusqu'à tchiau Pin-Piné,
Y arriverai la promère. - La promère ? Y crois bé
Qu'o vous faut d' la quinin', sûr vous avez la fèvre »
Dicit le capucin, pensant : à doit folloir.
« Y maintiens mon pari. - Etes-vous prête à assoir ?
- Topez là ! » Tchi fut fait, la cours' fut arrêtée,
- L'en firant l' règlement ; mais laissons tchié d' côté.
Le Lèvre pouvait d'être arrivé
Au Pin-Piné le temps d'o dire ;
Li qui met à la buff' les chés
Qui l' chassant, comm' si le v'lait rire.
L'avait bé l' temps de s'émouver,
Même tchiau de faire une repue,
De manger et pis de boguer ;
Dam' le laisse tchia pauvr' Tortue
Se mettr' en branle comme un luma.
La v'là n'allée, sans mener d' bruit ;
A qui sert de fair' dau fracas ?
A s' dépéchait, tot à cha-petit.
Le s' disait en li mêm' : que tchi li faisait pidé ;
Que d' partir sitôt lé, l'aurait odju grand honte ;
Qu'o li f'rait ja d'honneur d'arriver le promé.
Le brout' d'un bord, de l'autre, le descend, pis le monte.
Ah ! mais fi d'enfant d' vesse, tot d'un coup l'avisit
La Tortue qu'arrivait à deux pas dau potéa.
Le filit comme un vent, pareil à un oséa
Mais l'eut bé béa marcher, l'allit pouet assez vite ;
La Tortue l'attendait au pied dau Pin-Piné :
« Y avais ji pouet raison d'engager tchiau pari ?
Y vous vois, dicit-elle, ja d'aisine arrivé
Si vous aviez, comme mo, trimballé vot' logis. »

Quand on part pouet à l'heure, mêm' le feu au darrère,
On s' poque le nez à la barrère.

« Je parierais, disait une Tortue à un Lièvre,

Que si nous courions tous deux jusqu'à ce Pin-Parasol,
J'arriverais la première. - La première ? Je crois bien
Qu'il vous faut de la quinine, c'est sûr que vous avez de la fièvre »
Dit le capucin, pensant : elle doit être atteinte de folie.
« Je maintiens mon pari. - Etes-vous prête à essayer ?
- Topez là ! » Ce fut fait, la course fut décidée,
- Ils en firent la règle ; mais laissons cela de côté.
Le Lièvre pouvait être arrivé
Au Pin-Parasol le temps de le dire ;
Lui qui essouffle les chiens
Qui le chassent, comme s'il voulait rire.
Il avait bien le temps de se mettre en mouvement,
Même celui de faire une tâche,
De manger et de bayer aux corneilles ;
Alors il laisse cette pauvre Tortue
Se mettre en branle comme un escargot.
La voilà partie, sans faire de bruit ;
A quoi sert de faire du fracas ?
Elle se dépêchait, tout petit à petit.
Il se disait en lui-même : que cela lui faisait pitié ;
Que de partir en même temps qu'elle, il aurait eu beaucoup honte ;
Que celà ne lui ferait guère d'honneur d'arriver le premier.
Il broute d'un bord, de l'autre, il descend, puis il monte.
Ah ! mais bon sang de bon sang, tout d'un coup il aperçut
La Tortue qui arrivait à deux pas du poteau.
Il fila comme un vent, pareil à un oiseau
Mais il eut beau bien marcher, il n'alla pas assez vite ;
La Tortue l'attendait au pied du Pin-Parasol :
« N'avais-je pas raison d'engager ce pari ?
Je ne vous vois, dit-elle, guère facilement arrivé
Si vous aviez, comme moi, transporté votre logis. »

Quand on ne part pas à l'heure, même le feu au derrière,
On se cogne le nez à la barrière.

Le Lièvre et la Tortue - Illustration de bas de page

Le Lièvre et la Tortue - Illustration de bas de page

Notes

Grains : unité de poids pour les petites pesées.

Ellébore : « On dit proverbialement qu'un homme a besoin de deux grains d'ellébore pour dire qu'il est fou ; parce qu'on se servait autrefois d'ellébore pour guérir la folie. » (Furetière) Ici, le lièvre conseille à la tortue une double dose.

Calendes : « On dit proverbialement : Renvoyer un homme aux calendes grecques pour dire le remettre à un temps qui ne viendra point parce que les calendes ont été de tous temps inconnues en Grèce. » (Furetière)

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